Weird

Candau Joel (2018) "Weird", dans Anthropen.org, Paris, Éditions des archives contemporaines., DOI:10.17184/eac.anthropen.077

Passablement surpris, des neuroscientifiques ont découvert récemment que les techniques d’imagerie cérébrale ne prenant pas en compte la diversité sociale et culturelle des individus donnaient un point de vue biaisé sur les corrélations entre l’âge du cerveau et sa structure (LeWinn et al. 2017). Ce constat ne peut étonner les anthropologues qui savent depuis longtemps a)que le propre de l’homme est sa nature indissociablement naturelle et culturelle, b) que son aptitude naturelle à la culture lui permet, de manière quelque peu paradoxale, d’agir sur sa nature et aussi sur la nature, au point, parfois, de sembler s’en affranchir. Pourtant, de nombreuses disciplines, en particulier dans les sciences de la vie et en psychologie, occultent la nature culturelle d’Homo sapiens pour s’attacher exclusivement à sa nature naturelle, présumée impénétrable aux intimations de la culture et du social, ce qui est évidemment faux. Ces dernières années, plusieurs spécialistes des sciences comportementales ont pris conscience que ce type d’approche biaisait les résultats expérimentaux sur lesquels s’appuient principalement ces disciplines, parce qu’il était réducteur de la diversité humaine et éludait la question difficile de savoir ce que pouvait être un cerveau « représentatif » (Falk et al. 2013). Tous les articles publiés dans les revues de l’American Psychological Association, remarque le psychologue américain Jeffrey Arnett (2008), rendent compte d’expériences menées principalement avec des participants américains, qui ne représentent que 5% de la population mondiale. À ce titre, ils sont des sujets WEIRD, en ce sens qu’ils appartiennent à un pays occidental (Western), sont éduqués (Educated) et vivent dans une nation industrialisée (Industrialized), riche (Rich) et démocratique (Democratic). Pourtant, les recherches menées avec de tels sujets prétendent mettre en évidence des aptitudes cognitives et des traits psychologiques universels. Arnett ne fut pas le premier à remarquer ce biais, mais son étude systématique des revues de psychologie a bien posé la problématique WEIRD.

Ce terme sera popularisé par une série d’articles publiés en 2010 (Henrich et al. 2010a, 2010b ; Jones 2010). Le mot anglais, quand il n’est pas utilisé comme acronyme, signifie « étrange », « bizarre », mais dans ces publications il a plutôt le sens de « singulier ». Dans leur long article de 2010 publié dans Behavioral and Brain Sciences, Henrich et al.observent que 96% des participants des expériences menées dans les sciences comportementales ne représentent que 12% de la population mondiale. Ces sujets WEIRD sont une singularité en regard de la diversité culturelle des habitants de la planète. Ils n’en sont pas représentatifs. Les résultats de ces travaux ne peuvent donc prétendre à l’universel, d’autant plus que des données de plus en plus nombreuses mettent en évidence la modulation culturelle des aptitudes cognitives de l’être humain, notamment du fait de la plasticité de son cerveau, et cela y compris lors de processus cognitifs souvent considérés à tort comme absolument étanches à cette modulation, comme les illusions optiques (Caparos et al. 2012). On note en effet des variations régionales dans des domaines tels que la perception visuelle, le raisonnement analytique, le raisonnement moral, les inférences, la catégorisation, la cognition spatiale, la coopération, la mémoire ou l’héritabilité du QI. Par exemple, en complément des travaux qui ont documenté une opposition relativement fruste entre un mode de pensée « occidental », individualiste et analytique, et un mode de pensée « asiatique », dépendant du contexte et holistique (Nisbett et Miyamoto 2005), une recherche beaucoup plus fine (Talhelm et al. 2014) a mis en évidence une opposition similaire à l’intérieur de la Chine, entre les populations du sud pratiquant la culture du riz  - une activité qui demande une forte coopération entre cultivateurs, principalement parce qu’elle repose sur des systèmes d’irrigation élaborés - et celles du nord cultivant le blé, activité où la nécessité de coopérer est moins pressante. Une inclination holistique caractériserait plutôt la psychologie des premières alors que celle des secondes serait plus proche du mode de pensée « occidental ».

Un nombre croissant de recherches (Laland 2017) rappelle ainsi que l’environnement physique, social et culturel influence et façonne la cognition humaine, toujours à des échelles beaucoup plus petites que les grandes « aires culturelles » (Candau 2018). Lamont et al. (2017), par exemple, montrent que l’hypothèse de l’existence d’aptitudes cognitives invariantes et universelles (planification, prévoyance, maximisation des ressources) chez les êtres humains ne permet pas de comprendre pourquoi des populations confrontées durablement à la pénurie s’engagent souvent dans des pratiques dispendieuses (fêtes, funérailles, déménagements, etc.) qui paraissent irrationnelles aux yeux des économistes. Cette apparente irrationalité disparaît quand on intègre les effets des répertoires culturels des groupes victimes de la pauvreté : dans de tels contextes, il peut être bien plus judicieux de respecter un rituel collectif coûteux et de donner ainsi priorité à la préservation d’un capital social indispensable pour la survie que de chercher à économiser un peu d’argent dans la perspective d’un futur qui, de toutes façons, reste peu sûr. Négliger ces effets, comme l’a fait pendant longtemps la psychologie WEIRD, constitue un biais qui interdit d’appréhender l’étonnante richesse et diversité de la nature humaine. Afin d’atténuer voire de supprimer ce biais, Henrich et al. (2010a, 2010b) suggèrent aux organismes de la recherche de soutenir préférentiellement les travaux interdisciplinaires et interculturels. Ces conseils commencent à être entendus et on ne peut que se réjouir que de plus en plus de spécialistes des sciences comportementales et des sciences de la vie découvrent ce que les anthropologues connaissent de longue date : l’extraordinaire puissance chez les êtres humains de ce phénomène naturel qu’est la culture.

 

Références

Arnett, J.J. (2008), « The neglected 95%: Why American psychology needs to become less American », American Psychologist, Vol.63, nº7, p.602-614.
https://doi.org/10.1037/0003-066x.63.7.602

Candau, J., (2018), « The Theuth effect. What does culture do to our brains? », UNESCO Encyclopedia of Life Support Systems (EOLSS), (sous presse).

Caparos, S., Ahmed, L., Bremner, A. J., De Fockert, J. W., Linnell, K. J. et Davidoff, F J. (2012), « Exposure to an urban environment alters the local bias of a remote culture », Cognition,  Vol.122, nº1, p.80-85.
https://doi.org/10.1016/j.cognition.2011.08.013

Falk E. B., Hyde L. W., Mitchell C. et al. (2013), « What is a representative brain? Neuroscience meets population science », Proceedings of the National Academy of Sciences, Vol.110, nº44, p.17615-17622.

Henrich, J., Heine, S. J., Norenzayan, A. (2010a), « The weirdest people in the world? », Behavioral and Brain Sciences, 33, p.61-135.
https://doi.org/10.1017/s0140525x0999152x

— (2010b), « Most people are not WEIRD », Nature, 466, p.29.
https://doi.org/10.1038/466029a

Jones, D. (2010), « A WEIRD View of Human Nature Skews Psychologists' Studies», Science, 328, p.1627.
https://doi.org/10.1126/science.328.5986.1627

Llaland, K. N. (2017), Darwin’s Unfinished Symphony. How Culture Made the Human Mind, Princeton, University Press.
https://doi.org/10.2307/j.ctv39x6r5.4

Lamont, M., Adler, L., Park Bo Y. et Xiang, X. (2017), « Bridging cultural sociology and cognitive psychology in three contemporary research programmes », Nature Human Behaviour, Vol.1, nº12, p.866-872.
https://doi.org/10.1038/s41562-017-0242-y

Lewinn, K. Z., Sheridan, M. A., Keyes, K. M., Hamilton, A. et McLaughlin, K. A. (2017), « Sample composition alters associations between age and brain structure” » Nature Communications, Vol.8, nº1, p.874.
https://doi.org/10.1038/s41467-017-00908-7

Nisbett, R. E. et Miyamoto, Y. (2005), « The influence of culture: holistic versus analytic perception », Trends in Cognitive Sciences, Vol.9, nº10, p.467-473.
https://doi.org/10.1016/j.tics.2005.08.004

Talhelm, T., Zhang, X., Oisihi, S. et al. (2014), « Large-Scale Psychological Differences Within China Explained by Rice Versus Wheat Agriculture », Science, 344,p.603-608.
https://doi.org/10.1126/science.1246850