Tourisme

Saidi Habib (2016) "Tourisme", dans Anthropen.org, Paris, Éditions des archives contemporaines., DOI:10.17184/eac.anthropen.039

Bien qu’il soit souvent admis que le tourisme trouve ses origines dans les voyages culturels effectués en Europe aux XVIIIe et XIXe siècles sous le nom de Grand tour, il n’en demeure pas moins que d’autres formes et pratiques que l’on peut assimiler à ce phénomène ont vu le jour dans d’autres régions du monde et à d’autres époques plus anciennes. La mobilité motivée par le désir de découverte, d’exploration ou de repos, a constitué au fil du temps un fait social plus ou moins commun à toutes les sociétés, et a dessiné le contour d’un Homo Touristicus en quête perpétuelle d’un paradis perdu. Il en est de même des activités de loisir et des structures de divertissement qui ont marqué à des degrés divers les grandes civilisations. En sont témoins les hauts lieux cultuels et culturels de l’Antiquité tels les sanctuaires, les routes et cités de pèlerinage, les édifices de spectacle de toutes sortes comme les cirques, les théâtres et les arénas.

En Égypte, des graffitis vieux de plus de 3500 ans inscrits sur les pyramides font état de la présence d’activités touristiques chez les Pharaons. Des vestiges d’hôtels dont les origines remontent à 1500 av. J.-C. ont également été retrouvés en Crète. La Mésopotamie connait la présence de constructions semblables depuis 2500 av. J.-C. (O’Gorman 2010). À son tour, l’époque romaine voit naître une culture de loisir connue sous le nom d’otium. Elle est marquée, entre autres, par l’aménagement de lieux réservés à la détente et à la distraction comme les stations thermales ou les villas urbanas, sorte de résidences secondaires consacrées à la villégiature et au retrait. Dans la même optique, les habitants des cités côtières du Golfe persique fuyaient l’humidité et la canicule de l’été en effectuant de longs voyages estivaux sous forme de caravanes en destination de lieux de vacances et de repos appelés Al-Makhidh. Ce sont des tentes et des maisons situées dans des oasis et des régions montagneuses plus fraiches localisées à des centaines de kilomètres du littoral. Ces caravanes dont les origines remontent à l’époque antéislamique, favorisaient le développement des traditions d’hospitalité et des structures d’accueil de visiteurs saisonniers autour des routes qu’elles traversaient et dans les lieux qu’elles fréquentaient durant quelques mois.

S’attardant sur des pratiques semblables exercées dans d’autres régions du monde, Korstange (2012) critique la vision euro-centriste du tourisme qui, selon lui, limite l’émergence et le développement de ce phénomène à la seule civilisation occidentale. Ce faisant, il constate que plusieurs formes d’hospitalité non occidentales ont été réduites au silence dans les études touristiques. Au regard de l’auteur, l’hospitalité constitue une valeur universelle par définition qui est à l’origine du tourisme et qui était de tout temps cultivée par plus d’un peuple. Elle régule les rapports entre les visiteurs et les visités, et donne sens à leur rencontre suivant les contextes historiques et culturels dans lesquels elle s’inscrit. À la suite de Derrida (1997), il explique l’hospitalité comme étant un prérequis qui prédéfinit le caractère temporaire de la visite et attribue à l’étranger, en l’occurrence le touriste, le statut de passager qui ne peut faire ancrage dans les lieux visités.

La diversité des pratiques de déplacement et des traditions d’hospitalité développées à l’échelle du monde avant le Grand tour, retire donc à celui-ci sa primauté historique à titre de matrice, voire de mythe fondateur du tourisme. D’où l’intérêt de le revisiter sous l’angle de cette diversité et de l’envisager en tant que pratiques parmi tant d’autres qui a certes marqué l’histoire du tourisme, notamment en Europe et en Occident, mais qui ne doit pas occulter d’autres formes et d’autres aspects du même phénomène ayant préexisté ailleurs quoiqu’ils demeurent très peu étudiées.

De fait, l’importance du Grand tour réside dans la notoriété et le prestige dont il a joui depuis son avènement sous forme de voyages initiatiques que les jeunes gentlemen britanniques avaient à effectuer afin de parfaire leur éducation. Cette vocation pédagogique a doté le Grand tour d’une valeur scientifique intrinsèque et, qui plus est originale, puisqu’elle prend pour source d’apprentissage les objets de la culture classique comme les sites et les monuments de l’Antiquité. Par sa quête de savoir et de sagesse dans ces lieux nouvellement élus à titre d’idéaltypes de la beauté et de référentiels emblématiques renvoyant à un âge d’or désormais idéalisé, le gentleman esquissait une image primaire du touriste comme métaphore de l’homme moderne au sens de MacCannell (1976). C’est en effet cet homme qui, plus tard, fera l’objet des études touristiques. Celles-ci s’intéresseront à ses loisirs, ses vacances, ses désirs, ses attentes, son regard, son expérience, sa performance, ses représentations de l’authenticité et de l’altérité, l’impact de sa visite sur les sociétés d’accueil, sa mobilité en masses ou en petits groupes, etc.

Le Grand tour a donc constitué le point de départ à partir duquel l’homme moderne doublé en touriste s’était trouvé au centre de ces problématiques et de ces changements. À cet effet, l’on peut dire que ce voyage progressivement étendu à toute l’Europe, préfigurait l’histoire du touriste des temps modernes, plutôt que celle du tourisme de tous les temps. D’ailleurs, le mot touriste venu de l’Anglais torn, dérivé à son tour du Français tour, est apparu avant le mot tourisme. Selon le dictionnaire le Petit Robert, le premier apparait en 1816 et le second en 1841. Rappelons également que le livre de Stendhal, Mémoires d’un touriste, a paru durant la même période, soit en 1837. Dans la même optique, Thomas Cook, célèbre voyagiste de l’époque, lance en 1841 le premier voyage organisé en train en Grande Bretagne profitant à quelques centaines de voyageurs. En quelques années, il élargit son entreprise en organisant d’autres voyages à l’échelle de l’Europe, puis vers le monde en Inde et en Égypte.

Force est de constater que la figure du touriste telle que propagée aujourd’hui, c’est-à-dire en tant qu’homme blanc, riche en quête et en conquête de destinations attractives et séduisantes, commence à prendre forme au XIXe siècle. Il en est de même de la double nature du tourisme en tant qu’industrie et comme « rythme » de la vie moderne (Yamashita 2003). L’une et l’autre sont le produit des changements qui ont façonné le monde dans la foulée des conquêtes coloniales et de la révolution industrielle. Dans le premier cas, l’invasion de pays lointains a suscité auprès des élites un engouement pour l’ailleurs et pour la découverte des altérités nouvellement conquises. De ce fait, le touriste pouvait dès lors être comparé au colon et le tourisme à une machine de fabrication des figures de l’Autre et de commercialisation de l’exotique. Dans le deuxième cas, l’invention du chemin de fer et du train a donné le coup d’envoi à la démocratisation des loisirs et à l’émergence du tourisme de masse. Ce phénomène sera amplifié le long du XXe siècle sous l’effet du développement du trafic aérien, de l’instauration des congés payés et de l’amélioration des niveaux de vie dans les pays développés désormais émetteurs de touristes.

De fait, ce n’est qu’après la fin de la deuxième guerre mondiale, l’accès de plusieurs pays du tiers-monde à l’indépendance, et la forte croissance économique réalisée par les pays développés pendant et après la période baptisée les trente glorieuses, que le tourisme a connu son essor spectaculaire. Il est devenu le mouvement le plus large à l’échelle du monde en termes de mobilité des biens, des personnes et des services. Selon Cohen et Kennedy (2000), le nombre de touristes s’est multiplié au moins 17 fois entre 1950 et 1990.

Pour la plupart, les flux et les déplacements touristiques issus de ce mouvement partaient du Nord vers le Sud, soit des pays riches vers les plus pauvres. Prenant appui sur ce constat, des organisations internationales comme l’UNESCO et la Banque mondiale ont envisagé le tourisme sous l’angle d’une panacée qui pourrait contrer la pauvreté et servir aux pays du Sud de « passeport pour le développement » (Kadt 1979). Cette vision a imprégné les premières études du tourisme dont la tendance générale était dominée par l’approche développementaliste qui a triomphé pour longtemps aussi bien dans la recherche sur le tourisme que dans les politiques chargées de la gouvernance de celui-ci. Elle reposait sur le double principe implicite d’une certaine redistribution des richesses et d’une division internationale des loisirs entre pays riches et pays pauvres. Étant exportateurs de touristes, les premiers procureraient par ce biais aux seconds de la devise étrangère. En contrepartie, ceux-ci fourniraient aux premiers de la main-d’œuvre bon marché à la fois pour contribuer à la construction des infrastructures touristiques possédées en grande partie par des voyagistes occidentaux, et pour servir les touristes profitant ultérieurement de ces infrastructures.

À ses débuts, l’approche développementaliste était souvent adoptée par des chercheurs et des experts, notamment des économistes et des gestionnaires, étudiant le tourisme comme industrie dont ils s’accordaient à mesurer la rentabilité du point de vue purement économique. Leur manque d’intérêt quant aux conséquences néfastes de cette industrie sur les cultures et sociétés d’accueil, a exposé leurs travaux aux critiques d’autres chercheurs qui ont progressivement inscrit les études touristiques dans des perspectives multidisciplinaires.

MacCannel, par exemple, a révolutionné les études touristiques depuis la publication de son livre-bible, The Tourist, A New Theory of the Leisure Class (1976). Selon cet auteur, l’étude du tourisme participe d’une ethnographie de la modernité, d’où sa tendance à prendre le touriste pour un modèle de l’homme moderne qui est en quête perpétuelle d’une authenticité disparue à jamais bien qu’elle soit souvent mise en scène par les acteurs de l’industrie touristique. Dans son livre The Tourist Gaze (1990), Urry se penche à son tour sur l’étude de la modernité et de la postmodernité à travers le prisme du tourisme en mettant l’accent sur le regard touristique. S’inspirant de Foucault, il postule que le regard touristique opère comme le regard médical : il constitue l’incarnation d’un pouvoir. L’auteur emploie la métaphore du fou regardé à travers un grillage afin de souligner le caractère hiérarchique qui régit le rapport entre le regardant, le touriste, et le regardé, l’habitant local. Objet et cible du regard, ce dernier subit la domination. Il est assujetti à la curiosité du premier et à son désir de vivre une expérience extraordinaire, en s’adonnant à cette activité non ordinaire qu’est le tourisme.

Ce parallèle établi entre le tourisme et la modernité ou la postmodernité prend une autre dimension dans les travaux de Franklin (2004 et 2007). Celui-ci décrit le tourisme comme une manière de mise en ordre du monde contemporain du fait qu’il implique plusieurs effets d’organisations humaines et non-humaines : structures d’accueil, agents de voyages, textes et documents de toutes sortes, devises de toutes provenances, développement de territoires, paysages et architectures, etc. De ce fait, le tourisme ne peut être réduit au sens d’une simple activité commerciale, mais se rattache et s’articule avec les objets, les systèmes, les machines, le pouvoir politique, la bureaucratie, les rapports sociaux, les paysages, le temps, les médias, le patrimoine, les visiteurs et les visités.

Plus récemment, de nouvelles voix se sont élevées qui critiquent la tendance des études touristiques à saisir le tourisme comme une manière de voir le monde et de le comprendre à travers le prisme occidental. Elles dénoncent plus spécifiquement la vision univoque qui a imprégné ces études et les a poussées à privilégier la perspective des touristes plutôt que celle des populations hôtes. À cet effet, les auteurs porteurs de ces voix sont pour la plupart animés par l’idée de rendre justice à ces populations (Jamal et Camargo 2014) en mettant l’accent sur le rôle actif et déterminant joué par celles-ci, non seulement dans l’accomplissement de l’activité touristique, mais aussi dans son remodelage et dans sa redéfinition (Saidi 2010). Dès lors, ils appellent à revisiter le tourisme sous l’angle de théories, d’approches et de pratiques inspirées des valeurs universelles d’équité, de réciprocité, de partage et de respect mutuel entre visiteurs et visités (Chambers et Buzinde 2015 ; Prichard et al. 2011). Ce sont ces mêmes valeurs qui président de nos jours au renouveau des études touristiques et qui dotent le tourisme de ses nouvelles facettes et ses nouveaux titres d’honneur tels le tourisme durable, le tourisme responsable, le tourisme équitable, le tourisme participatif et créatif et le tourisme d’espoir.

 

Références

Chambers, D. et Ch. Buzinde (2015), « Tourism and Decolonisation: Locating Research and Self », Annals of Tourism Research, 51, p.1-16.

Cohen, R. et P. Kennedy (2000), Global Sociology, London, Macmillan Press.

Derrida, J. (1997), De l’hospitalité, Paris, Calmann-Lévy.

Franklin, A. (2007), « The Problem with Tourism Theory », in I.  Ateljevic, N. Morgan and A. Pritchard (ed.), The Critical Turn in Tourism Studies: Innovative Research Methodologies, Amsterdam, Elsevier, p.131-148.

— (2004), « Tourism as an ordering: towards a new ontology of tourism », Tourist Studies, Vol.4, n°3, p.277-301.

Jamal, T. et Camargo, B.A. (2014), « Sustainable tourism, justice and an ethic of care: toward the Just Destination », Journal of Sustainable Tourism, Vol.22, n°1, p.11-30.

Kadt, E. (1979), Tourisme : passeport pour le développement?, Paris, Économica, p. 281-299.

Korstange, M. (2012), « MacCannell Re-Visited: A Critical Approch to Structuralism », Enlightening Tourism, A Pathmaking Journal, Vol.2, n°2, p.117-141.

MacCannell, D. (1976), The Tourist: A New Theory of the Leisure Class, New York, Schocken Books.

O’Gorman, K. (2010), Origins of Hospitality and Tourism, Goodfellow Publishers Ltd (en ligne).

Prichard, A., Morgan, N. et I. Ateljevic (2011), « Hopeful Tourism: A Transformative Perspective », Annals of Tourism Research, Vol.38, n°3, p.941-963.

Saidi, H. (2010), « De la culture touristique au tourisme patrimonial », Ethnologies, Vol.32, n°2, p.5-22.

Urry, J. (1990), The Tourist Gaze, London: Sage.

Yamashita, S. (2003), Baly and Beyond : Explorations in the Anthropology of Tourism, London, Berghahn Books.