Sainteté

Rachik, Hassan (2016) "Sainteté (culte des saints)", dans Anthropen.org, Paris, Éditions des archives contemporaines., DOI:10.17184/eac.anthropen.024

Le culte des saints réfère à un ensemble de rites et de croyances en rapport avec un dispositif sacré dans lequel le saint et son sanctuaire tiennent une place centrale. La tombe du saint et tout élément en rapport avec sa vie (lieu de retraite, source d’eau, arbre sacré, autel) et son corps (relique, trace de pied) font l’objet de pèlerinages privés et/ou collectifs (Dermenghem 1954; Van Gennep 1973; Turner 1979; Tambiah 1984; Rachik 1992; Chambert-Loir et Guillot 1995; Kerrou 1999). Les rites qui composent le culte des saints sont divers : invocations, allumer une bougie, immoler un animal, nouer un chiffon, acheter une amulette, etc. Ils représentent souvent une demande adressée au saint. Certains saints sont pour ainsi dire généralistes et peuvent être implorés pour différents avantages matériels ou spirituels alors que d’autres sont spécialisés dans des domaines déterminés (guérison de maladies mentales, fécondité, mariage, etc.). Le lien avec un saint peut être occasionnel et éphémère comme il peut être durable et structurel. C’est le cas, par exemple, de pays, de villes et de corporations qui ont leurs saints protecteurs. Parmi les plus célèbres citons Notre-Dame de Guadalupe à Mexico, Saint-Denis à Paris, Sidi Abou Madian à Tlemcen et les « sept saints » à Marrakech.

Le culte des saints est expliqué en termes cognitifs en ce sens qu’une catégorie de croyants trouvent l’idée de Dieu si abstraite qu’ils éprouvent le besoin d’un sacré au ras du sol, d’un sacré qui se manifeste dans des objets familiers et concrets. Doutté écrit à cet égard que le culte des saints est « la revanche du cœur et de la fantaisie sur l’abstraction du monothéisme » (Doutté 1900 :11). D’autres chercheurs proposent des explications en termes sociologiques en soulignant les fonctions assurées par le saint ou ses représentants vivants. Par exemple, l’arbitrage des conflits et la sécurité des routes pour les voyageurs et les caravanes (Brown 1983; Gellner 1969).

 Le mot « culte » tend à être associé à tout mouvement ou conception accusés de déviation du dogme orthodoxe. Le mot arabe ziara reste neutre en ce sens qu’il ne réfère pas à l’idée d’adoration mais à celle de visite. Toutefois, dans la majorité des cas, le culte des saints est associé à un type de religiosité qui fait appel au corps du croyant, à la médiation personnelle, à l’émotionnel et à la prolifération du rituel. Il est rejeté par les adeptes d’une religiosité basée sur un lien spirituel et directe avec Dieu. Réformateurs et savants fondamentalistes ont rejeté le culte des saints en raison de l’absence de tout fondement scriptural et de sa contradiction avec le principe de l’unicité de Dieu. Cette tension  entre deux types de religiosité recoupe, chez plusieurs auteurs (Gellner 1969; Weber 1995) une division de la société en deux catégories : illettrés/peuple/vulgaires/paysans vs. savants/lettrés/élite/citadins. Elle est fréquente dans l’histoire du christianisme, de l’islam et du judaïsme. Mais elle est plus visible actuellement dans certains pays musulmans où, durant ces dernières années, des mausolées de saints ont été détruits par des fondamentalistes radicaux. Certains chercheurs ont prédit la fin du culte des saints et de la vision du monde qui le sous-tend au profit d’une vision plus puritaine et plus rationnelle. Ce genre de prédiction si général et si décontextualisée ne peut être ni affirmée, ni infirmée. Nous pouvons simplement dire, à partir des monographies publiées sur le sujet, que les organisateurs du culte des saints  semblent se maintenir en s’appuyant sur un discours qui se veut aussi orthodoxe. La vénération de saints est présentée comme étant conforme au dogme religieux et ne contredisant pas l’idée de l’unicité de Dieu.

 

Références

Brown, P. (1983), The Cult of the Saints. Its Rise and Its Function in Latin Christianity, London, SCM Press Ltd.

Chambert-Loir H. et C. Guillot (dir.) (1995), Culte des saints dans le monde musulman, Paris, école française d'Extrême-Orient.

Dermenghem, E. (1954), Le culte des saints dans l'Islam maghrébin, Paris, Gallimard.

Doutté, E. (1900), « Note sur l’islam maghrébin. Les marabouts », Revue de l’histoire des religions, XL.

Gellner, E. (1969), Saints of the Atlas, The University of Chicago Press. 

Kerrou, M. (dir.) (1999), « L’autorité des saints en Méditerranée », ERC, p.107-119.

Rachik, H. (1992), Le sultan des autres, rituel et politique dans le Haut Atlas, Casablanca, Afrique Orient.

Tambiah, S. J. (1984), The Buddhist Saints of the Forest and the Cult of Amulets, Cambridge, Cambridge University Press.

Turner, V. (1979), Process, Performance and Pilgrimage: A Study in Comparative Symbology, New Delhi, Concept.

Van Gennep, A. (1973), Culte populaire des saints en Savoie, Paris, Maisonneuve et Larose.

Weber, M. (1995), Economie et société, Paris, Plon.