Plurivers

Eberhard, Christoph (2019) "Plurivers", dans Anthropen.org, Paris, Éditions des archives contemporaines., DOI:10.17184/eac.anthropen.116

Vivons-nous dans un univers ou dans un plurivers ?

 

Cette question émerge de plus en plus dans le domaine des sciences sociales, de la philosophie, des arts… Elle se cristallise dans le mouvement de la transition postmoderne qui remet en cause les assises de la modernité occidentale. Elle a des répercussions sur nos manières de penser le droit, le politique, le social et nos manières de les organiser au niveau local et global (de Sousa Santos 1995). Elle se pose le plus souvent en réaction aux modèles préexistants. Dans le cadre de sa réflexion sur les transformations du droit entre modernité et mondialisation, André-Jean Arnaud (1998 : 152) observe : « un droit postmoderne présenterait donc, a priori, une image inversée du produit des huit signes distinctifs de la modernité juridique ». Ces huit signes diacritiques de la modernité : l’abstraction, le subjectivisme, l’universalisme, l’unité de la raison, l’axiomatisation, la simplicité, la centralité de l’État et la sécurité s’inverseraient dans les approches postmodernes en huit autres principes structurants : le pragmatisme, le décentrement du sujet, le relativisme, la pluralité des rationalités, les logiques éclatées, la complexité, le retour de la société civile et le risque (Arnaud 1998 : 153). D’un point de vue anthropologique, on pourrait rajouter le dépassement du monoculturalisme par le multi, voire l’interculturalisme. Cette irruption du pluralisme est interpellante, d’autant plus qu’elle ne se limite pas à nos approches philosophiques et sociales, mais qu’elle a des répercussions profondes même dans les sciences dites dures. Ainsi, en cosmologie, les astrophysiciens se posent de manière de plus en plus persistante la question si nous vivons bien dans un univers… ou si nous ne nous trouverions pas plutôt dans un « multivers ». Nous ne serons pas étonnés d’apprendre qu’il n’y a pas une théorie du multivers. Dans son ouvrage The Hidden Reality. Parallel Universes and the Deep Laws of the Cosmos, Brian Greene (2011 : 355) en propose neuf variétés.

 

Qu’est-il donc en train de se passer ? Dans son ouvrage Legislators and Interpreters. On Modernity, Post-Modernity and Intellectuals, Zygmunt Bauman (1987) rappelle que le projet moderne constituait une attaque de la rationalité sur la diversité du réel. Ordre et chaos sont deux jumeaux modernes qui ont émergé avec le projet de l’organisation rationnelle de notre vivre-ensemble. La diversité est devenue un problème à résoudre. Son irréductibilité a été perçue comme menace à l’ordre. La tentative de le maîtriser a mené à une complexification croissante de nos systèmes de représentation et d’action. Petit à petit, semble cependant émerger l’intuition qu’il se cache une mutation plus profonde derrière les remises en cause postmodernes. La situation contemporaine oblige non seulement à critiquer les acquis antérieurs, mais à s’ouvrir à de nouvelles problématiques et réalités.

 

Ces mutations dans nos représentations coïncident avec les transformations du monde dans lequel nous vivons. La mondialisation devient de plus en plus pluripolaire. De la mondialisation comme exportation d’un modèle, on passe à une globalisation comprise de plus en plus comme la structuration du monde comme un tout dans l’interaction de diverses dynamiques globales et locales – certains parlent de phénomènes de glocalisation.

 

Pour Étienne Le Roy, dans le contexte contemporain de globalisation, toutes les sociétés sont en cours de complexification et « […] les acteurs doivent non seulement côtoyer des mondes différents s’inscrivant dans une même tradition (hypothèse de Boltanski et Thévenot) mais de plus en plus et pas seulement dans les grands ensembles urbains pluriethniques, des "mondes" appartenant à des traditions, donc à des "visions de l’univers" différentes. Non seulement il convient, selon la formule de Boltanski et Thévenot "de savoir les reconnaître et de se montrer capable de s’y ajuster" mais il faut aussi être apte à "traverser les situations relevant de mondes différents" » (Le Roy 1999 : 60).

 

Cette nouvelle situation, nous inscrit à notre insu – et que nous le voulions ou non – dans un nouvel horizon de sens, une nouvelle vision du monde. L’anthropologie nous rappelle l’importance de nos cosmovisions, de nos mythes fondateurs pour l’organisation de notre vivre-ensemble et notre être-au-monde. Dans le domaine de l’anthropologie du droit, Michel avait résumé son travail important sur les différents archétypes juridiques de l’humanité dans la belle formule : « Dis-moi comment tu penses le monde : je te dirai comment tu penses le Droit. » (Alliot 2003 : 87)

 

L’enjeu contemporain consiste à mettre en dialogue ces différentes visions du monde et de s’inscrire dans un nouvel horizon. Ainsi, « le sens du mot pluralisme est en train de changer. Il émerge comme une notion qui dépasse l'ordre conceptuel, celui de l'idéologie et de la définition, comme une notion existentielle, transhistorique et d'ordre mythique (…). » (Vachon 1997 : 6)

 

On assisterait dans les mots de Robert Vachon (1997) à un « mythe émergent du pluralisme et de l’interculturalisme de la réalité ». Le mythe doit se comprendre ici, dans la lignée des travaux sur le dialogue interculturel et interreligieux de Raimon Panikkar comme horizon invisible dans lequel s’inscrit notre appréhension du monde, comme la lumière que nous ne voyons pas mais qui nous permet de voir, comme ce à quoi nous croyons tellement que nous ne croyons pas que nous y croyons. Comme le rappelle Raimon Panikkar dans ses réflexions sur le mythe du pluralisme et le pluralisme de la réalité dans son ouvrage Invisible Harmony. Essays on Contemplation and Responsibility(1995), le pluralisme comme mythos est profondément lié à une approche dialogale qui dépasse le domaine du logos, de la Raison, de l’objectivité, du dialogue dialectique, et le complète par un dialogue dialogal qui se situe au niveau du mythos, au niveau de la mise en relation d’univers de sens implicites radicalement différents (pour une explicitation de la méthode dialogale et des différents niveaux de pluralisme en rapport avec la problématique des droits de l’homme confronté à la diversité des cultures voir Eberhard 2011).

 

Dans les mots de Robert Vachon :

 

« Ce n'est donc pas une théorie, un système, un modèle, une idéologie, un cadre ou horizon conceptuel ou même une vision, même ceux et celles qui se diraient pluralistes. Il est irréductible par exemple à une culture publique, même commune, à des raisons communes, à une citoyenneté, à un système à géométrie variable, à une démocratie ou quelqu'unité transcendantale comme Dieu, la nature humaine universelle, à la raison universelle etc., même celle dont nous participons chacun à notre manière.

 

Le pluralisme apparaît lorsqu'on accède à un éveil, à une conscience qui nous conduit à l'acceptation positive de la diversité dans son irréductibilité – mais une acceptation qui ne force pas les différentes attitudes dans une unité artificielle, ni ne les aliène par des manipulations réductionnistes. Ici le pouvoir n'a pas sa place, ni la règle de la majorité le dernier mot. La praxis n'est pas réductible à la théorie. » (Vachon 1997 : 7-8)

 

Dans les sciences sociales, l’horizon du pluralisme se manifeste dans des théories qui se pluralisent, qui se complexifient, qui deviennent plus dynamiques et plus interculturelles et qui tentent de s’émanciper d’une logique de l’exclusion des contraires pour s’orienter vers une logique de la complémentarité des différences. Dans les sciences exactes il se manifeste par l’émergence d’une nouvelle vision de la réalité. Dans nos vécus quotidiens, il se reflète par les dynamiques de compression de l’espace-temps global/local qui mène à une exacerbation des différences et suscite des réactions d’ouvertures, de replis, d’ébranlements et de restructurations de notre vivre-ensemble.

 

Ces tendances pointant vers l’irruption du pluralisme dans notre univers sont le signe que nous sommes en train de le quitter. Notre vision du monde change… et avec elle le monde dans lequel nous vivons. Que nous l’appelions explicitement comme ceci ou autrement : bienvenue au plurivers ! (Eberhard 2013).

 

Références

Alliot, M. (2003), Le droit et le service public au miroir de l’anthropologie. Textes choisis et édités par Camille Kuyu, Paris, Karthala.

Arnaud, A.-J. (1998), Entre modernité et mondialisation. Cinq leçons d’histoire de la philosophie du droit et de l’État, Paris, LGDJ.

Bauman, Z. (1987), Legislators and Interpreters. On Modernity, Post-Modernity and Intellectuals, Cambridge, Polity Press.

De Sousa Santos, B. (1995), Toward a New Common Sense. Law, Science and Politics in the Paradigmatic Transition, New York/London, Routledge.

Greene, B. (2011), The Hidden Reality. Parallel Universes and the Deep Laws of the Cosmos, New York, Vintage Books.

Eberhard, C. (2011), Droits de l’homme et dialogue interculturel, 2e édition revue et augmentée, Paris, Connaissances et Savoirs, 587 p.

Eberhard, C.  (2013), Oser le plurivers. Pour une globalisation interculturelle et responsable, Connaissances et Savoirs, Paris.

Le Roy É. (1999) Le jeu des lois. Une anthropologie ‘dynamique’ du Droit, Paris, LGDJ.

Panikkar, R. (1990), Invisible Harmony. Essays on Contemplation and Responsibility, USA, Fortress Press.

Vachon, R. (1997), Le mythe émergent du pluralisme et de l’interculturalisme de la réalité, Conférence donnée au séminaire Pluralisme et Société, Discours alternatifs à la culture dominante, organisé par l’Institut Interculturel de Montréal, le 15 Février 1997, 34 p. http://www.dhdi.free.fr/recherches/horizonsinterculturels/articles/vachonpluralism.pdf (consulté sur Internet le 15/01/2019)