Interculturalité

White Bob (2018) "Interculturalité", dans Anthropen.org, Paris, Éditions des archives contemporaines., DOI:10.17184/eac.anthropen.082

L’interculturalité—le contact entre acteurs sociaux de diverses provenances—a toujours existé. Selon le contexte, l’interculturalité peut être plus ou moins problématique (par exemple dans les situations de crise humanitaire liées à l’arrivée massive de réfugiés) et plus ou moins problématisée (par exemple dans les États qui reconnaissent l’existence de multiples communautés religieuses ou linguistiques). D’abord il est important de distinguer entre l’interculturalité et l’interculturalisme, l’idéologie pluraliste qui vise à renforcer l’harmonisation des relations en contexte pluriethnique (White 2018). Selon plusieurs observateurs, l’interculturalisme serait une réponse aux paradigmes dominants du multiculturalisme et de l’assimilationnisme (Wood et Landry 2008). Cependant, il est important de rappeler que l’interculturalisme n’est pas monolithique. En effet, les critiques de l’interculturalisme au Québec démontrent que cette idéologie n’a jamais fait l’objet de consensus (Rocher et White 2014). Dans un deuxième temps, il faut constater qu’il y a plusieurs courants théoriques et philosophiques qui s’inspirent de la pensée interculturelle (Emongo 2014).

L’anthropologie a gardé ses distances vis-à-vis de ce vaste champ de savoir, mais peu d’anthropologues savent que l’anthropologie a eu beaucoup d’influence aux débuts de la recherche sur la communication interculturelle, notamment à travers la personne d’Edward T. Hall. Dans les années 1960 et 1970, le champ de la sociolinguistique interactionniste (inspirée en grande partie par les travaux de John J. Gumperz, 1989) a développé des modèles pour expliquer comment les écarts dans la communication en contexte pluriethnique contribuent à la discrimination des personnes immigrantes et des minorités racisées. Dans les années 1980, l’anthropologie américaine dite «postmoderne» a produit un certain nombre d’ethnographies «dialogiques» (White 2018), mais ces travaux ont eu peu d’influence à l’échelle disciplinaire. Le virage phénoménologique en anthropologie dans les années 1990 a, quant à lui, permis une certaine réflexion autour de la notion d’intersubjectivité, mais l’anthropologie n’a jamais développé une théorie globale de la communication interculturelle, ce qui est surprenant étant donné que les fondements du savoir anthropologique se construisent à partir d’une série de rencontres entre cultures (White et Strohm 2014).

La pensée interculturelle n’a jamais eu de véritable foyer disciplinaire, même si plusieurs disciplines ont développé des expertises sur l’analyse des dynamiques de la communication interculturelle (notamment communications, psychologie, éducation, gestion). Au sein des champs de recherche qui revendiquent une approche interculturelle, il y a une grande diversité d’approches, de concepts et de finalités. Gimenez (2018) propose une distinction entre l’utilisation de la pensée culturelle comme projet politique, comme méthode et comme cadre d’analyse. Plusieurs éléments pourraient faire partie d’une «épistémologie de l’interculturel» (Emongo 2014) et plusieurs thèmes reviennent fréquemment dans les travaux sur les dynamiques interculturelles, dont trois qui méritent une attention spéciale: la bidirectionnalité, les préjugés et les compétences.

Au préalable, précisons qu’on ne peut pas réduire l’étude des dynamiques interculturelles à l’étude des immigrants ou de l’immigration. Pour des raisons évidentes, les contextes de migration transnationale soulèvent régulièrement des problématiques et des préoccupations interculturelles, par exemple sur le vivre-ensemble en contexte pluriethnique (Saillant 2016). Du point de vue interculturel, néanmoins, ce n’est pas la «culture» des groupes minoritaires qui devrait nous intéresser (puisque les groupes majoritaires sont «porteurs de culture» aussi), mais le contact entre personnes de différentes origines. Autrement dit, pour la recherche interculturelle, ce n’est pas la diversité qui est intéressante, mais plutôt ce qui arrive en contexte de diversité. La notion de bidirectionnalité—c’est-à-dire l’influence mutuelle entre les groupes d’ici et d’ailleurs—permet de comprendre que mettre l’accent sur les groupes minoritaires ou les personnes issues de l’immigration peut renforcer des préjugés à leur égard et que trop souvent les groupes majoritaires sous-estiment l’impact de leurs propres traditions sur le contact avec les personnes issues de l’immigration.

La notion des préjugés est centrale à toute tentative d’expliquer les dynamiques interculturelles. Généralement compris comme des idées fausses sur les personnes d’autres groupes, les préjugés en situation interculturelle se rapprochent de formulations souvent rencontrées dans la théorie herméneutique. Selon Gadamer (1996), les préjugés ne sont pas négatifs en eux-mêmes, puisque, en tant que pré-savoir, ils seraient à la base de la compréhension humaine. La pensée herméneutique permet de comprendre le lien entre préjugés et traditions et du coup de faire la distinction entre les traditions qui agissent comme forme d’autorité et celles qui permettent la transmission du savoir du groupe (White 2017). La pensée herméneutique part du principe que tous les êtres humains ont des préjugés et que les préjugés sont aussi une forme de savoir (parfois valide, parfois faux). De ce point de vue, les préjugés ne sont pas problématiques en eux-mêmes, sauf lorsqu’ils peuvent être à la source d’incompréhension ou de discrimination (puisque non validés). Puisque les préjugés demeurent souvent de l’ordre de l’implicite, le développement des compétences interculturelles consiste à rendre les préjugés explicites afin de réduire leur impact dans les différents contextes de la communication.

Il existe une vaste littérature sur la notion des compétences en contexte interculturel, notamment dans les domaines qui s’intéressent à l’utilisation des outils interculturels pour faire de la médiation ou de la résolution de conflits. Pour tenir compte de la complexité des compétences interculturelles, il est important de définir les différentes catégories de compétences: savoir (connaissances sur un sujet), savoir-faire (connaissances des méthodes ou des façons de faire), savoir-être (compétences sociales ou interpersonnelles). Dans la littérature sur le sujet, il y a souvent une confusion entre les compétences culturelles (c’est-à-dire l’ouverture aux différences culturelles et le savoir sur les différents groupes ethnoculturels) et les compétences interculturelles. Ces dernières doivent être comprises non pas comme un savoir sur l’autre, mais plutôt comme des aptitudes à la communication dans les contextes pluriethniques. Les approches qui se basent sur les compétences culturelles ont été critiquées parce qu’elles se limitent aux compétences par la sensibilisation à la différence et ne considèrent pas l’apprentissage de compétences communicationnelles (Gratton 2009).

Les critiques des approches interculturelles sont nombreuses. Certaines partent de l’idée que la pensée interculturelle est fondée sur une fausse prémisse, celle qui présume l’existence d’entités culturelles fixes (Dervin 2011). Se basant sur les théories constructivistes, ces critiques montrent que l’identité culturelle est socialement construite et qu’elle ne peut donc être réduite à une essence ou à des catégories figées. Plusieurs courants de la pensée interculturelle utilisent la notion de culture au sens large du terme (par exemple «culture professionnelle» ou «culture organisationnelle») afin d’éviter les pièges de l’essentialisme, sans pour autant négliger le fait que l’utilisation de l’interculturel peut facilement tomber dans les généralisations et renforcer les stéréotypes sur les catégories culturelles. D’autres critiques de la pensée interculturelle réagissent au recours à l’utilisation de cette notion dans le but de servir les besoins d’intégration des groupes dominants. De ce point de vue, l’interculturalisme serait une version «soft» de l’assimilationnisme puisqu’il vise l’intégration des groupes minoritaires au sein d’un groupe majoritaire. Les critiques les plus radicales s’inspirent des approches orientées vers la lutte contre la discrimination (antiracisme, droits humains). Selon cette perspective, le fait de parler des différences entre les personnes ou les groupes ne serait admissible que dans la mesure où il permettrait de mettre en lumière l’impact de la discrimination sur les groupes vulnérables. Le simple fait de parler des différences entre les groupes peut, en effet, renforcer les stéréotypes et contribuer à la stigmatisation des groupes minoritaires. Cette critique nécessite davantage de recherche et de réflexion puisque, d’un point de vue interculturel, le fait de ne pas nommer les différences peut aussi renforcer la discrimination à l’égard des populations vulnérables.

 

Références

 

Dervin, F. (2011), Les identités des couples interculturels. En finir vraiment avec la culture? Paris, L’Harmattan.

Emongo, L. (2014), «Introduction à l’épistémologie de l’inter-cultures», dans L. Emongo et B.W. White (dir.), L’interculturel au Québec. Rencontres historiques et enjeux politiques, Montréal, Presses de l’Université de Montréal : 221-250.

Gadamer, H.-G. (1996), Vérité et méthode. Les grandes lignes d’une herméneutique philosophique.Paris, Le Seuil.

Gimenez, C. (2018), «Une approche interculturaliste théorico-pratique. Application à une expérience communautaire et médiatrice dans des quartiers multiculturels d’Espagne». Anthropologie et sociétés, vol.41, no 3 : 233-265.

Gratton, D. (2009), L’Interculturel pour tous. Une initiation à la communication pour le troisième millénaire. Montréal, Éditions Saint-Martin.

Gumperz, J.J. (1989), Engager la conversation. Introduction à la sociolinguistique interactionnelle. Paris, Minuit.

Rocher, F. et B.W. White (2014), L’interculturalisme québécois en contexte multiculturel canadien. Origines, critiques et politiques publiques. Montréal, Institut de recherches en politiques publiques. 

Saillant, F. (dir.) (2016), Pluralité et vivre-ensemble. Québec, Presses de l’Université Laval. 

White, B.W. (2017), «Jamais deux sans trois. La situation ethnographique et le rapport à l’autre», dans M. Lantin, M. Blondet et A. Bensa (dir.), De la réflexivité à la vigilance, Lyon, Presses universitaires de Lyon. 

_____ (2018), «Pensée pluraliste dans la cité. L’action interculturelle à Montréal». Anthropologie et sociétés, vol. 41, no 3 : 29-57.

White, B.W. et K. Strohm (2014), «Ethnographic Knowledge and the Aporias of Intersubjectivity». HAU: Journal of Ethnographic Theory, vol. 4, no 1 : 189-197.

Wood, P. et C. Landry (2008), The Intercultural City: Planning for Diversity Advantage. Londres, Earthscan.