Coopération

Candau Joel (2018) "Coopération", dans Anthropen.org, Paris, Éditions des archives contemporaines., DOI:10.17184/eac.anthropen.074

Définie comme le fait d’œuvrer ensemble dans un but commun (Mead 1937), la coopération intervient à tous les étages de la vie, depuis les gènes et les cellules jusqu’aux organismes multicellulaires interagissant dans une société. Implicite dans le vocabulaire courant des sciences sociales (alliance, don, échange, partage, réciprocité, etc.), elle est le fait social par excellence car elle est au cœur de la plupart des activités humaines. Au sein de notre espèce, il est difficile de trouver un mode de vie qui ne suppose pas cette compétence. « Comprendre l’évolution de la coopération est un des principaux défis scientifiques de ce siècle », lit-on dans un article publié par Mesterton-Gibbons en 2010 dans Nature. Ce défi tient non seulement à l’ubiquité des comportements coopératifs, mais aussi à leur caractère énigmatique.

La coopération constitue en effet une énigme. Coopérer a un coût pour l’individu, évident dans la coopération altruiste. Lorsqu’elle est intéressée, ce coût est pondéré par les bénéfices attendus. C’est le cas de la coopération fondée sur la réciprocité directe ou indirecte, l’échange équilibré de services jouant un rôle primordial dans le processus de stabilisation des comportements coopératifs, aussi bien entre personnes physiques qu’entre personnes morales (Frank et al. 2018). Cependant, le risque pour un individu ou pour un groupe d’être perdant en coopérant n’est jamais nul car le partenaire peut toujours faire défection (free-riding), même si la prise en compte de sa réputation (Milinski 2016) et le recours à des sanctions (Henrich et Boyd 2001) humaines ou surnaturelles (Kasper et Borgerhoff Mulder 2015) peuvent limiter ce risque. Par conséquent, la coopération semble contredire la théorie orthodoxe de l’évolution, arc-boutée à la notion de compétition entre individus uniquement préoccupés par leur propre reproduction (fitness), et la théorie économique classique fondée sur l’existence d’acteurs rationnels voués à la maximisation de leurs seuls intérêts. Suivant ces principes, un individu appartenant à un groupe de chasseurs-cueilleurs dont tous les membres sont des coopérateurs inconditionnels devrait faire défection lorsque le groupe se met en quête de nourriture, certain d’avoir sa part sans dépense énergétique ni prise de risque. Pourtant, la plupart du temps les êtres humains ne se comportent pas ainsi : ils coopèrent.

La caractéristique d’Homo sapiens, note Wallace (1864), codécouvreur de la théorie sélective, est d’être « sympathetic », c'est-à-dire enclin à coopérer. Darwin, de même, souligne dans La filiation de l’homme (1871) les qualités qui ont conduit l’être humain « à apporter de l’aide à ses semblables et à en recevoir en retour ». Nous sommes l’unique espèce où on observe des coopérations fortes, régulières, diverses, risquées, étendues, obéissant plus souvent à notre intuition qu’à la délibération (Bear et Rand 2016, mais pour une nuance voir Grossmann et al. 2017) et supposant des sanctions parfois coûteuses entre individus sans relations de parenté, ce qui fait de nous des « super-coopérateurs » (Nowak et Highfield 2011) ou des « ultra-coopérateurs » (Tomasello 2009). Ce fait anthropologique demande à être expliqué.

Dans la plupart des espèces animales, la coopération trouve une explication plausible dans l’hypothèse de sélection de parentèle (kin selection : Hamilton 1964). Selon celle-ci, les comportements qui aident un individu génétiquement apparenté sont favorisés par la sélection naturelle quand rb>c (règle de Hamilton), où r (relatedness) représente le coefficient d’apparentement génétique, b (benefit) et c (cost) respectivement le bénéfice reproductif pour le receveur et le coût pour le donateur. Cette coopération au sein de la parentèle est par ailleurs indispensable chez les espèces altricielles, c’est-à-dire celles où les individus ne sont pas immédiatement compétents à la naissance. Chez l’homme, toutefois, cette hypothèse est insatisfaisante car la coopération et, du même coup, le conformisme social (Raghanti et al. 2018) se déploient au-delà du groupe familial. L’hypothèse de la sélection de groupe semble alors plus pertinente. Selon cette hypothèse, quand au sein d’un groupe des individus sont tous en compétition les uns avec les autres, ceux qui coopèrent le moins (les free-riders) réussissent le mieux, mais quand des groupes entrent en compétition les gagnants sont ceux où la coopération est la plus forte. C’est à ce niveau que la sélection aurait œuvré. Au cours de notre histoire évolutive, les groupes fortement coopérateurs auraient eu un avantage adaptatif – une meilleure fitness - que ceux faiblement coopérateurs. Grâce d’une part à la fermeture du groupe qui se protège ainsi de l’entrée d’éventuels non-coopérateurs et, d’autre part, à la sanction des membres qui font défection, la coopération serait devenue contagieuse au sein des groupes humains dans le cadre d’une compétition souvent féroce entre eux. La forme extrême de cette compétition est l’« altruisme léthal » (Tobeña 2009), quand des individus sacrifient leur vie au profit de leur groupe d’appartenance dans le but de détruire les groupes qualifiés d’« ennemis », comme par exemple lors des attentats-suicides (Atran, Sheikh et Gomez 2014). On rend compte ainsi a) de la sélection de la coopération au sein d’une population d’individus a priori « égoïstes », b) de l’engagement dans des comportements coopératifs non restreints à la parenté, supposés assurer le succès du groupe d’appartenance dans sa compétition avec les autres.

Cependant, même si elle a une plus grande valeur explicative que la kin selection et même si de nombreuses données empiriques confirment le biais de la coopération en faveur du groupe d’appartenance – biais d’ailleurs plus marqué chez les hommes que chez les femmes (Romano et al. 2017) - la thèse de la sélection de groupe n’élucide pas tous les comportements coopératifs humains. « Pour commercer, il fallut d’abord savoir poser les lances », dit joliment Mauss (1950). Ces relations commerciales (troc, vente) se sont nouées à l’échelle de groupes de plus en plus larges, non bornés par des frontières ethniques et culturelles. En Géorgie, par exemple, les tensions entre Géorgiens et Azerbaïdjanais induisent des attitudes qui correspondent à l’altruisme de groupe (parochial altruism), mais les individus qui s’engagent concrètement dans des comportements coopératifs dépassent les clivages ethniques car leur intérêt commun compense largement leur méfiance réciproque (Schaub 2017). Il en va de même pour les activités artistiques ou scientifiques, presque toujours déployées au-delà du groupe d’appartenance. Une autre illustration de cette inclination de notre espèce à la coopération ouverte est l’importance dans nos sociétés des dons à des ONG à vocation humanitaire. Plus significatif encore de cette inclination est le comportement des « altruistes extraordinaires », tels que ceux qui donnent un de leurs reins à une personne qui leur est totalement étrangère (Marsh et al. 2014) qu’ils ne rencontreront probablement jamais. Il y a donc incontestablement chez Homo sapiens, conjointement à une disposition à la coopération fermée, une aptitude exceptionnelle à la coopération ouverte.

Alors que l’humanité affronte aujourd’hui des enjeux écologiques immenses qui supposent une coopération planétaire et à une époque où elle est plus que jamais exposée à la « tragédie des communs » (Harding 1968 ; Ostrom et al. 1999), peut-on favoriser des choix coopératifs toujours plus ouverts ? Au principe : « Identifiez-vous, puis coopérez » qui fonde la coopération fermée, il s’agirait alors d’opposer le principe : « Coopérez, puis vous vous identifierez ». On substituerait au vieil adage « qui se ressemble s’assemble » une toute autre logique : « qui s’assemble se ressemble », soit le choix politique de la coopération ouverte (Candau 2012). Là est sans doute le défi des sociétés modernes qui relèvent de « cette nécessaire et improbable invention d’un monde commun entre étrangers » (Dewey 2003).

 

Références

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