Consilience

Candau Joel (2018) "Consilience", dans Anthropen.org, Paris, Éditions des archives contemporaines., DOI:10.17184/eac.anthropen.072

Dans l’introduction à leur ouvrage Creating Consilience, Slingerland et Collard (2012) définissent cette notion comme la tentative de donner un cadre théorique nouveau et commun aux sciences (sociales et naturelles) et aux humanités. On peut y voir une reprise du programme défendu par le biologiste et myrmécologue E. O. Wilson, notamment dans son ouvrage Consilience publié en 1998, lui-même empruntant ce terme au polymathe William Whewell dans sa synthèse The Philosophy of the Inductive Sciences (1840). Cependant, les nouveaux promoteurs de la consilience sont étrangers au réductionnisme biologique dont a été accusé, souvent injustement d’ailleurs, le théoricien de la sociobiologie. Non pas qu’ils récusent la nature biologique de l’être humain, mais ils font valoir que cette nature étant profondément culturelle, l’intensité et la diversité des modalités d’expression de notre aptitude naturelle à la culture a) justifient l’existence de disciplines spécialisées dans l’étude des phénomènes culturels, b) supposent un cadre épistémologique commun à l’ensemble des sciences qui s’appliquent à l’humain, qu’elles soient dites « naturelles », « sociales » ou « humaines ».

L’émergence de ce programme tient essentiellement à l’essor de nouvelles recherches qui, depuis quelques décennies, ébranlent les anciennes frontières disciplinaires. Il y a en premier lieu le constat du caractère naturel de la culture, aptitude désormais reconnue comme non spécifique aux humains. La voie a été ouverte au Japon dans les années 1950 par la primatologie culturelle (Kawamura 1959). Des comportements culturels ou protoculturels ont d’abord été documentés chez les singes (Whiten et al. 1999), puis dans d’autres espèces bien plus éloignées de la nôtre que les primates non-humains (Auersperg et al. 2014 ; Noad et al.2000).

En second lieu, en génétique, les influences de la culture sur le génome humain (Laland et al. 2010) sont chaque jour mieux attestées (par exemple, pour rendre compte de la tolérance ou l’intolérance au lactose en fonction de l’existence d’une tradition d’élevage, ou de l’adaptation génétique à l’hypoxie de populations vivant en altitude), cela dans le cadre de processus évolutifs bien plus rapides (voir par exemple Nakayama et al. 2017) que ce qu’on a cru pendant longtemps, ce qui accroît la pertinence des approches bioculturelles.

Enfin, au sein de la nébuleuse des sciences et neurosciences cognitives, les transgressions des frontières qui séparent sciences sociales et sciences de la vie se produisent aussi bien en biologie, avec les neurosciences sociales et culturelles (plusieurs revues ont été créées ces dernières années comme, par exemple, Social Cognitive and Affective Neuroscience ou Social Neuroscience), qu’en sciences humaines et sociales, avec les multiples déclinaisons en « neuro » de disciplines traditionnelles (neuroanthropologie (Domínguez et al. 2009), neuroéconomie, neurolinguistique, neurophilosophie), mais encore avec la sociologie cognitive, l’anthropologie cognitive, la philosophie cognitive, etc. Ces recherches bio-culturelles ont une assise épistémologique plus ou moins solide, mais toutes prennent en considération la dissipation progressive du mystère de la « boîte noire » (notre cerveau). En effet, grâce aux progrès conjoints de la neuroimagerie cérébrale, de la biologie moléculaire et des sciences cognitives, on peut désormais mieux connaître les états mentaux, ce qui représente un apport inestimable pour les chercheurs en sciences humaines et sociales qui s’y référent constamment dans leurs travaux : représentations, souvenirs, croyances, émotions, inconscient, etc. Cela a une importance capitale pour l’anthropologie si l’on admet, comme Lévi-Strauss (1950 : XXVI) commentant Mauss, que « la preuve du social, elle, ne peut être que mentale ».

L’hybridation disciplinaire se manifeste également dans l’émergence de nouvelles problématiques ou sous-disciplines : co-évolution gènes-culture, travaux théoriques et empiriques autour de la notion de « construction de niche » cognitive et culturelle, human social genomics et behavioral epigenetics (identification des facteurs socio-environnementaux qui peuvent réguler l’expression des gènes et les réponses fonctionnelles du génome), ethnobiologie, bioculturalisme. Les domaines d’application sont d’une grande diversité : émotions, sensations, mémoire, morale, religion, langage, gestes, coopération, embodiment, alimentation, santé et bien d’autres encore. Des travaux de plus en plus nombreux prouvent la fécondité de ces approches. Par exemple, en conjuguant sciences sociales, sciences de la vie et humanités dans l’étude de 414 sociétés à travers le monde, Turchin et al. (2018) ont montré que la complexité des organisations sociales avait tendance à évoluer selon des modalités prévisibles. La consilience est désormais un courant scientifique qui, dans sa dynamique, va jusqu’à questionner la séparation relativement récente (post-Renaissance) entre les sciences et les arts (Dowie et al. 2012).

Toutes ces recherches ont pour point commun d’être fondées sur la récusation du dualisme nature/culture, la culture étant considérée comme une aptitude naturelle dont Homo sapiens est doté à un niveau inégalé par toute autre espèce. Enfin, toutes valident la notion de « nature humaine », d’abord parce qu’elle est jugée scientifiquement pertinente – comment pourrait-on expliquer que parmi les organismes vivants l’être humain soit le seul à être dépourvu d’une nature ? – mais aussi en faisant valoir que cette notion qui affirme l’unicité du genre humain est un excellent rempart contre toutes les tentatives de discrimination entre individus ou populations humaines. Si la consilience est avant tout une remise en cause de l’opposition entre ce que le spécialiste en chimie physique Charles Percy Snow (1959) a appelé « les deux cultures », sa visée est aussi indubitablement humaniste.

 

Références :

Auersperg, A. M. I., Von Bayern, A. M. I., Weber, S., Szabadvari, A., Bugnyart, T. et Kacelnik, A. (2014), « Social transmission of tool use and tool manufacture in Goffin cockatoos (Cacatua goffini) », Proceedings of the Royal Society B: Biological Sciences, 281: 20140972.
https://doi.org/10.1098/rspb.2014.0972

Domínguez, D J. F., Lewis, E. D., Turner, R. et Egan, G. F. (2009), « The brain in culture and culture in the brain: a review of core issues in neuroanthropology », Progress in Brain Research, 178, p.43-64.
https://doi.org/10.1016/s0079-6123(09)17804-4

DOWIE M. J., FORSYTH E. et FORSYTH L. (2012), « Brian: The Typographical Error that Brought Early Career Neuroscientists and Artists Together », PLoS Biology, Vol.10, n°6:e1001340.
https://doi.org/10.1371/journal.pbio.1001340

KAWAMURA S. (1959), « The process of sub-culture propagation among Japanese macaques », Primates, Vol.2, n°1, p.43-60.
https://doi.org/10.1007/bf01666110

Laland, K.N., Odling-Smee, J. et Myles, S. (2010), « How culture shaped the human genome: bringing genetics and the human sciences together », Nature Reviews Genetics, 11, p.137-148.
https://doi.org/10.1038/nrg2734

Lévi-Strauss, C. (1950), « Introduction à l’œuvre de Marcel Mauss » in Sociologie et anthropologie, Paris, PUF.

Nakayama, K., Ohashi, J., Watanabe, K., Munkhtulga, L. et Iwamoto, S. (2017), « Evidence for Very Recent Positive Selection in Mongolians », Molecular Biology and Evolution, Vol.34, n°8, p.1936-1946.
https://doi.org/10.1093/molbev/msx138

Noad, M. J., Cato, D. H., Bryden, M. M., Jenner, M. N. et Jenner, K. Curt S. (2000), « Cultural revolution in whale songs », Nature, 408, p.537.
https://doi.org/10.1038/35046199

Slingerland, E. et Collard, M. (dir.) (2012), Creating Consilience. Integrating the Sciences and the Humanities, New York, Oxford University Press.

Snow, C. P. (1959), The two cultures and the scientific revolution, New York, Cambridge University Press.

Turchin, P., Currie, T. E., Whitehouse, H. et al. (2018), « Quantitative historical analysis uncovers a single dimension of complexity that structures global variation in human social organization », Proceedings of the National Academy of Sciences, Vol.115, n°2, p.E144-E151.

Whewell, W. (1840), The Philosophy of the Inductive Sciences, Londres, J.W. Parker.

Whiten, A., Goodall, J., Mcgrew, W. C. et al. (1999), « Cultures in chimpanzees », Nature, 399, p.682-685.
https://doi.org/10.1038/21415

Wilson, E. O. (1998), Consilience. The Unity of Knowledge, New York, Vintage Books.