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L'anthropologie expérientielle est basée sur la prémisse selon laquelle l'intersubjectivité entre l’anthropologue et les gens qu'il étudie représente une voie légitime vers la connaissance et que le monde vécu (le Lebenswelt de Schutz et de Husserl) des autres est accessible au chercheur, du moins en partie. Bloch (2007 : 67) souligne que l'intersubjectivité (mutual mind reading) est la condition même de la compréhension nécessaire pour les interactions entre êtres humains. Une autre prémisse de l’anthropologie expérientielle concerne le fait que les connaissances du chercheur sont situées en ce qu’elles ne proviennent jamais d'un point d'Archimède, mais dérivent de son positionnement par rapport à l'objet de recherche. Par ailleurs, la perception du chercheur, déterminée par sa subjectivité, se forme au travers du champ de l'intersubjectivité qu’il établit avec l’autre (Merleau-Ponty 1973 : 56; voir aussi Jackson 1996). L' « intimité spatiale et temporelle » (Desjarlais et Throop 2011) d’une recherche conduite dans un certain degré d'intersubjectivité avec les interlocuteurs permet de pénétrer leur monde vécu tout au moins de manière partielle et provisoire.

Dans l'approche expérientielle, le travail de terrain ne représente pas seulement le moyen d'obtenir des informations nécessaires à l’élaboration des connaissances, mais constitue le processus même de construction du savoir ethnographique, une donnée en soi. Le chercheur qui adopte une perspective près de l'expérience de l'autre, identifiée en anglais comme expérience-near (Wikan 1991), s'engage de façon holistique (feeling-thinking selon l'auteure). Pour Fabian (2001 : 31-32), il convient de revaloriser l'extase,  dans le sens d’un lâcher-prise essentiel à la production du savoir ethnographique où le chercheur met de côté ses mécanismes de contrôle, son programme et ses objectifs. Pour sa part, Jackson (1989) propose un « empiricisme radical » où le sujet (dans ce cas, l'ethnologue) devient lui-même un participant à la réalité étudiée.  Plutôt que de penser les frontières culturelles comme des barrières qui représentent, des histoires, des temps, des émotions incommensurables, l' « empiricisme radical » de Jackson est ancré dans l' « unité psychique de notre espèce », soit la connectivité permettant d'établir des ponts avec des phénomènes qui semblent de prime abord étrangers à tout ce que nous connaissons.

Pour certains anthropologues, la démarche expérientielle évoquerait le danger d'un rapprochement trop important avec le point de vue indigène (going native). Katherine Ewing (1994) démontre dans son étude des Sufis du Pakistan que cette notion d’un gouffre abyssal entre le chercheur et ses informateurs n’est pas nécessairement le cas. Plusieurs autres auteurs dont Barbara Tedlock (2005),  Dennis Tedlock (1997) et Jean-Guy Goulet (1998), qui ont tous vécu des expériences extraordinaires (visions, divination, prophétie) dans le contexte de leurs travaux de terrain sur des traditions de chamanisme autochtone, contredisent également la nécessité d'un tel impératif de distanciation. En acceptant d'entrer dans le monde vécu de leurs interlocuteurs sur le terrain, ces chercheurs ont vu leurs analyses s'enrichir plutôt que le contraire (Goulet 2011 : 118). À l’heure actuelle, l'étrangeté de l'anthropologue par rapport au groupe ou au milieu où il mène son terrain n’est plus garante d'objectivité (et par extension, de sa rigueur scientifique); il est de plus en plus courant de mener des recherches « natives », d’une perspective interne de chez soi. Néanmoins, les auteurs du courant expérientiel doivent souvent faire face à des remises en question de leur crédibilité scientifique, et plus particulièrement, lorsque leur objet d'étude concerne la religion ou la spiritualité. À cet égard, Fabian (2001 : 19) stipule que l'objectivité de l’anthropologue doit nécessairement incorporer l'intersubjectivité qui se produit dans la rencontre ethnographique.  De plus, la démarche expérientielle se combine typiquement à des techniques d'enquête conventionnelles (recueil de généalogies, entrevues semi-structurées, etc.).  Par ailleurs, plusieurs auteurs de ce courant font preuve d'une réflexivité exemplaire (par ex., Ewing 1994; Goulet 2008; Saillant 2011), ce qui manque souvent dans les études objectivistes et distanciées (McGuire 2002).

Dans une conjoncture où la dimension « incorporée » (embodied) des phénomènes sociaux est au centre de l’intérêt du chercheur, une approche participative et réflexive peut entraîner un processus d'intersubjectivité particulièrement fructueux pour la compréhension de l'expérience des acteurs; comme dans les études de Michal Pagis (2009, 2010) sur le yoga Vipassana ou de Jaida Kim Samudra (2008) sur le White Crane Silat (un art martial).  Ainsi, nous constatons la pertinence d'une méthodologie priorisant l'approche expérientielle pour une gamme assez large de phénomènes. Dans le domaine de la religion et des spiritualités, incluant les diverses formes de yoga, nous pensons également aux travaux d’Edith Turner (1994), de Bowie (2014) et de Meintel (2011). Mentionnons aussi des études ethnographiques expérientielles qui concernent le sport (Turner 2000), la politique (Aho 1990), la guérison énergétique (Dubisch 2005, 2008) ainsi que le courant de l’ « ethnographie performative »  (performance ethnography); c’est à dire, une méthode d'observation participante où le chercheur apprend le genre de performance qu'il étudie à travers sa participation; par exemple, dans les études des arts martiaux (Farrer et Whalen Bridge 2011).

Quel que soit le domaine dans lequel émergent les études expérientielles, les chercheurs partagent un point fondamental quant à leur positionnement face à leur objet : ils sont ouverts à la possibilité d’être « affectés » (Favret-Saada 1990) ou « transformés » (Goulet et Miller 2007) et de découvrir que leurs informateurs détiennent un savoir qui pourrait se révéler valide pour eux en tant que personnes (Ewing 1994 : 571). Bref, l'approche expérientielle a le mérite de restaurer ce que Joel Robbins (2006 : 292) considère être la mission largement perdue de vue par l'anthropologie contemporaine de découvrir l'altérité radicale dans le monde ainsi que d'autres ontologies sociales que la nôtre, et d'y trouver une base d’espoir.

 

Références

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Bowie, F. (2014), « Believing Impossible Things: Scepticism and Ethnographic Inquiry », in J. Hunter and D. Lukes, (ed.), Talking With the Spirits: Ethnographies from Between the Worlds, Brisbane, Australia: Daily Grail Publishing, p.19-56.

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Meintel, Deirdre (2016) "Anthropologie expérientielle", in Anthropen.org, Paris, Éditions des archives contemporaines, DOI:10.17184/eac.anthropen.002
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