Antispécisme

Publiée le 09/03/2018

Né il y a une quarantaine d’années suite à l’invention en 1970 du terme speciesism par le psychologue britannique Richard Ryder, l’antispécisme est un mouvement fondé sur l’impératif moral selon lequel tout être vivant doit être protégé de la souffrance et de la domination. Fortement inspiré par l’utilitarisme de Jeremy Bentham (1963 [1789]) consistant à évaluer une action en vertu de sa capacité à maximiser le bien-être de tous les êtres sensibles, ce mouvement a été théorisé et popularisé par Peter Singer (1983 [1975]) puis Tom Regan (1983). Par sa radicalité, il se distingue de la défense animale dite « réformiste » (Société Protectrice des Animaux (SPCA), écologisme, etc.). En effet, les antispécistes prônent la déprédatisation généralisée (sans proies ni prédateurs) du monde, la « libération animale » et un « devoir d’ingérence animalitaire » qui passe, par  exemple, par une alimentation végétarienne de l’animal de compagnie, fût-il carnivore (Dubreuil 2013). Selon les militants antispécistes, dans la conception des relations entre espèces animales, le spécisme – ou espécisme (Gandolfo et Teboul 2014) - serait l’équivalent du racisme ou du sexisme au sein de l’espèce humaine, équivalence qui ne va pas de soi car si les espèces et les sexes existent, on ne peut rien dire de tel pour les races.

L’antispécisme n’est pas un courant de pensée unifié. Il existe des différences régionales. Les antispécistes français, par exemple, entendent lutter contre toutes les dominations (sexisme, racisme, homophobie, capitalisme), alors que le mouvement anglo-saxon fait de la libération animale son seul objectif (Dubreuil 2013), même si à l’intérieur du mouvement les sensibilités militantes peuvent être diverses. La principale différence, toutefois, est entre les approches strictement utilitaristes et celles qui militent pour le droit des animaux. Les premières soutiennent le projet d’une égalité de considération pour les intérêts de tous les êtres vivants – l’intérêt d’un individu, quelle que soit sa nature animale, est par exemple de ne pas souffrir – alors que les autres défendent le principe de l’égalité en dignité de toutes les espèces. Dans un cas, il n’y a pas nécessairement abandon du principe d’une exception humaine ou, au minimum, de la légitimité des manières d’être au monde des humains, alors que dans l’autre, en rupture avec tout anthropocentrisme, l’a-humanisme peut revêtir la forme plus radicale d’un anti-humanisme, avec toutes les dérives suspectes que suggèrent des expressions telles que « Holocauste des animaux » ou « apartheid des espèces ». Aux États-Unis, d’ailleurs, les défenseurs les plus engagés des droits des animaux comme le Animal Liberation Front n’hésitent pas à s’en prendre violemment aux humains. Ils se sont illustrés dans le vandalisme de laboratoires et le harcèlement de scientifiques jusqu’à leur domicile avec, parfois, distribution dans les villes de tracts donnant les noms et adresses des chercheurs se livrant à l’expérimentation animale, après les avoir présentés comme des « assassins ».

Une erreur grossière consiste à voir dans l’antispécisme « un mouvement de déclassement de l’homme » (Digard 2012) qui aurait été amorcé par la sociobiologie, la primatologie culturelle et, plus généralement, par le naturalisme en sciences sociales. Si l’on considère que l’anthropologie est la science naturelle de la culture – dans l’acception forte de ce terme, quand il désigne l’ensemble des comportements culturels tels qu’ils se manifestent chez les humains – il est logique, et cohérent avec la théorie de l’évolution, que cette discipline n’occulte pas l’idée d’une unité du vivant : l’homme est aussi un animal et des attributs longtemps considérés comme propres à notre espèce sont aujourd’hui reconnus dans d’autres formes de vie, comme par exemple des comportements culturels ou protoculturels chez les primates non humains (Whiten et al. 1999). En cela, la prise de distance est patente avec le mythe d’une coupure entre l’être humain et la nature, entretenu tout au long du XXe siècle par les plus grands esprits (Lévi-Strauss 1973 : 53), malgré une réalité bien plus complexe (Guillo 2015). Cependant, contrairement à la vision irénique des antispécistes qui donnent à notre espèce la mission de pacifier l’ensemble du règne vivant, le naturalisme en sciences sociales prend acte dans toutes ses dimensions de la nature indissociablement naturelle et culturelle de l’être humain : omnivore, prédateur, violent, écocidaire mais aussi moral, coopérant, symbolisant, capable d’empathie, etc. Alors que le naturalisme en sciences sociales a pour programme positiviste d’étudier la nature humaine telle qu’elle est, ses capacités évolutives incluses, l’antispécisme est un anti-naturalisme qui invente un monde totalement déprédatisé qui n’existe pas et n’existera probablement jamais.

Une autre erreur est de considérer l’antispécisme comme un phénomène entièrement nouveau alors que de nombreux courants religieux (par exemple, le jaïnisme) ou philosophiques (par exemple, d’inspiration schopenhauerienne) prônent depuis longtemps, avec des contours incertains mais qui, selon les cas, seront capables de se passer de toute ressource naturelle (animaux ou végétaux), ne vieilliront plus ou ne souffriront plus.

En définitive, l’antispécisme doit être situé dans un large contexte anthropologique. Suivant un processus qui a été qualifié d’effet réversif de l’évolution (Tort 1983), il entre dans la nature de l’être humain de tenter de s’affranchir toujours plus des déterminismes naturels, ce qui est paradoxalement rendu possible par l’extraordinaire aptitude naturelle à la culture de notre espèce. Là est bien l’ambition des militants antispécistes qui entendent dénaturaliser la séparation entre les espèces, dénaturaliser les relations interspécifiques entre les animaux non humains, et dénaturaliser enfin la nature culturelle des relations entre les êtres humains et les autres espèces, notamment en dénaturalisant le régime carné (végétarisme), l’alimentation à base de produits animaux (végétalisme) et tout usage de ces produits (véganisme : Giroux et Larue 2017). Expression marginale mais originale du tropisme humain prométhéen et, plus particulièrement, de l’idéal et de l’illusion de domination de l’ensemble des phénomènes naturels qui est au cœur des sociétés modernes, l’antispécisme est, à l’opposé de ses vœux, foncièrement spéciste puisque aucune autre espèce que la nôtre n’a la prétention de régenter les habitudes alimentaires dans l’ensemble du règne animal. Manifestation, parmi d’innombrables autres, de l’infinie étrangeté d’Homo sapiens, ce mouvement est par ce fait même indubitablement anthropologique et mérite donc d’être étudié comme tel.

 

Références :

Bentham, J. (1963) [1789], An Introduction to the Principle of Moral and Legislation, Londres, MacMilan.

Candau, J. (2004), « L’identité humaine : identité d’espèce ou espèce d’identité ? », in Identité(s), Rennes, Presses Universitaires de Rennes/CNRS, p.15-39.

Digard, J.-P. (2012), « Le tournant obscurantiste en anthropologie. De la zoomanie à l’animalisme occidentaux », L’Homme, 203-204, p.555-578.
https://doi.org/10.4000/lhomme.23292

Dubreuil, C.-M. (2013), Libération animale et végétérisation du monde. Ethnologie de l’antispécisme français, Paris, CTHS.
https://cths.fr/ed/edition.php?id=6150

Gandolfo, G., Teboul, M. (2014), « L’espécisme : identité humaine et statut de l’animal », apbg Biologie Géologie, 4, p.153-183.
https://hal.univ-cotedazur.fr/hal-01128484

Giroux, V. et Larue R. (2017), Le véganisme, Paris, PUF, coll. Que sais-je ?
https://www.puf.com/content/Le_v%C3%A9ganisme

Guillo, D. (2015), « Quelle place faut-il faire aux animaux en sciences sociales ? », Revue Française de Sociologie, Vol. 56, n°1, p.135-163.
https://doi.org/10.3917/rfs.561.0135

Lévi-Strauss, C. (1973), Anthropologie structurale deux, Paris, Plon.

Mehlmann, M. J. (2012), Transhumanist Dreams and Dystopian Nightmares. The Promise and Peril of Genetic Engineering, Baltimore, Johns Hopkins University Press.

O’Connell, M. (2017), To Be a Machine. Adventures Among Cyborgs, Utopians, Hackers, and the Futurists Solving the Modest Problem of Death, New York, Doubleday.

Regan, T. (1983), The Case for Animal Rights, New York, Routledge.

Shermer, M. (2018), Heavens on Earth: The Scientific Search for the Afterlife, Immortality, and Utopia, New York, Henry Holt.
https://us.macmillan.com/books/9781250314130

Singer, P. (1983) [1975], La libération animale, Paris, Grasset.

Tort, P. (1983), La Pensée hiérarchique et l’Évolution, Paris, Aubier.

Whiten, A., Goodall, J., Mcgrew, W. C. et al. (1999), « Cultures in chimpanzees », Nature, 399, p.682-685.
https://doi.org/10.1038/21415

Comment citer cet article ?

Candau Joel (2018) "Antispécisme", dans Anthropen.org, Paris, Éditions des archives contemporaines., DOI:10.17184/eac.anthropen.071