Langue et culture

Publiée le 01/09/2016

La vaste littérature (linguistique, psycholinguistique, ethnolinguistique, etc.) des XXe et XXIe siècles sur la relation entre langue et culture montre d'importantes variations dans la conception et l'approche de la problématique.

Au cours des années 1930, la question du relativisme linguistique a été stimulée par l'hypothèse Sapir-Whorf (Carroll 1956) selon laquelle les structures et catégories linguistiques d'une langue influent sur la pensée et la culture de ses locuteurs, voire même les structurent ou les déterminent. Comme la conception structuraliste dominante de l'époque ne réservait guère de place aux pratiques culturelles, la réflexion autour du relativisme linguistique a d'abord impliqué principalement les systèmes : système linguistique, et plus précisément grammatical et sémantique, d'une part, et système cognitif comme ensemble de concepts ou représentations mentales, d'autre part (voir par exemple plus récemment Wierzbicka 1991 et la critique de Kristiansen et Geeraerts 2007 parmi d'autres, aussi Jackendoff 2007), délaissant ainsi un aspect important de la perspective de Whorf sur la culture (Bickel 2000 : 161-163).

À partir des années 60, l'importance accordée à la recherche sur les universaux linguistiques et cognitifs a éloigné une bonne partie de la linguistique de toute préoccupation impliquant la diversité sociale et culturelle, et par là même, de l'hypothèse du relativisme linguistique. Par exemple, une étude célèbre de Berlin et Kay (1969) a argué que le lexique des couleurs dans les langues était déterminé par des contraintes universelles sur la perception visuelle. Cette étude a largement contribué à discréditer l'hypothèse Sapir-Whorf.

Ces vingt-cinq dernières années cependant, les recherches linguistiques se sont réorientées dans le sens de l'empirie (Sidnell et Enfield 2012) et la question whorfienne a été reprise. Toute une série de travaux linguistiques et psycholinguistiques ont développé des méthodes expérimentales pour évaluer les conséquences cognitives de la diversité linguistique. Par ex. Choi et Bowerman (1991) et Lucy (1992), pour ne citer qu'eux, ont mis en évidence de façon spectaculaire des différences de perception et de catégorisation d'actions et d'objets chez de très jeunes enfants et chez des adultes selon les langues.

D'autres travaux, dont l'orientation est plus directement anthropologique, s'intéressent, au-delà des systèmes, aux affinités entre les usages langagiers et les formes culturelles des pratiques sociales (Bickel 2000 : 161; Hanks 1990; Gumperz et Levinson 1996).

Une partie importante d'entre eux ont porté sur les manières différentes dont les catégories grammaticales des langues encodent certains aspects des relations et contextes sociaux et culturels. Par exemple, dans de nombreuses langues du monde, la deixis spatiale correspond à la grammaticalisation de coordonnées géographiques, c'est-à-dire est définie par une orientation absolue (personnes et objets sont obligatoirement localisés aux points cardinaux ou en haut, en bas ou au-delà de la colline où les locuteurs vivent, Bickel 2000), et non par une orientation relative comme dans la plupart des langues indo-européennes (ex. Paris rive droite). Or, comme Bickel (2000 : 178-9) l'a montré avec l'exemple du belhare (langue tibéto-birmane du Népal), cette grammaire de l'espace est associée à l'expérience directe de l'espace social dans les interactions.

En s'attachant aussi à expliciter le rôle de la culture, plus précisément des pratiques culturelles (au sens d'habitus de Bourdieu) dans le relativisme linguistique, Bickel recentre la perspective : il montre qu'entre pratiques culturelles, pratiques linguistiques et cognition, l'influence est réciproque et non unidirectionnelle. Les opérations de schématisation auxquelles les pratiques sociales sont nécessairement sujettes influencent directement la cognition. En retour les principes universels de la cognition peuvent influer sur les formes linguistiques et culturelles.

Sidnell et Enfield (2012) ouvrent un autre domaine d'application du relativisme linguistique avec les différentes ressources conversationnelles que les langues mettent à disposition des locuteurs pour effectuer un même type d'action sociale dans l'interaction, tel manifester son accord ou son désaccord avec l'interlocuteur. Ils montrent que les propriétés structurales (ordre des mots, particules, etc.) constitutives de ces ressources ont des implications différentes sur la suite de l'interaction elle-même, et, selon la langue, entraînent notamment la clôture de l'échange ou au contraire sa continuation par un développement thématique. De telles différences induites par la réalisation d'actions langagières identiques sont considérées comme des « effets collatéraux » inévitables de la diversité dans les possibilités structurales offertes aux locuteurs par chaque langue pour réaliser leurs rôles d'agents sociaux. Ces effets collatéraux de moyens linguistiques sur les actions sociales (mais néanmoins linguistiques, voir le commentaire de Duranti 2012 qui suit l'article cité) relèveraient aussi du relativisme linguistique

Notons ici que le projet de l'ethnographie de la communication, dès 1960, avait déjà fait de la diversité culturelle dans les formes de communication et la manière dont ces formes de communication interfèrent avec les systèmes et pratiques culturels son objet d'étude (Gumperz et Hymes 1964). La contribution pionnière de Gumperz (1989) dans l'intégration de la culture à l'analyse de l'interprétation en conversation, consiste notamment à avoir mis en évidence les conventions culturelles des indices linguistiques à l'aide desquels les locuteurs signalent au cours de l'interaction le type d'activité sociale dans lequel ils sont engagés, ainsi que l'interprétation à donner à leurs énoncés. Par exemple, les indices prosodiques (direction de la courbe intonative, accentuation) pour marquer la fin ou la continuation d'un tour de parole, une requête polie, etc. varient selon les langues.

Le dernier aspect à évoquer dans la reprise de l'hypothèse Sapir-Whorf est la complexification et différenciation de la notion même de pensée, selon que le locuteur est engagé ou non dans des activités langagières. Slobin (2003) distingue le processus « en ligne » consistant à « penser pour parler » (thinking for speaking). Ce mode de pensée ou activité du locuteur sélectionnant les caractéristiques des objets et événements codables dans sa langue, manifeste comment les exigences des langues conduisent les locuteurs à prêter attention à des  aspects différents et particuliers de la réalité. La schématisation qui préside aux énoncés est ainsi spécifiée par chaque langue et guidée par elle.

Slobin illustre le concept de « penser pour parler » avec l'expression linguistique du mouvement qui en anglais, par exemple, encode la notion de mode de déplacement dans le verbe principal (the dog ran into the house), à la différence du français qui n'encode cette notion que secondairement ou accessoirement (le chien est entré dans la maison [en courant]) et lui préfère celle de direction du déplacement.

En résumé, la diversité culturelle et sociale, préoccupation principale de l'anthropologie, a retrouvé une place de choix dans la réflexion linguistique contemporaine et l'hypothèse du relativisme linguistique connaît un renouveau. Mais cette diversité n'est pas pensée comme sans contraintes, la nature précise des éléments universaux ou communs restant cependant à établir (voir par ex. Malt et Majid 2013).

 

Références

Berlin, B. et P. Kay (1969), Basic Color Terms: Their Universality and Evolution, Berkeley et Los Angeles, University of California Press.

Bickel, B. (2000), « Grammar and social practice », in S. Niemeier et R. Dirven (dir.), Evidence for Linguistic Relativity, Amsterdam, Benjamins, p.161-190.

Carroll, J. B. (dir.) (1956), Language, thought, and reality:Selected Writings of Benjamin Lee Whorf, Cambridge MA: Technology Press of Massachusetts Institute of Technology.

Choi, S. et M. Bowerman (1991), « Learning to express motion events in English and Korean: The influence of language-specific lexicalization patterns », Cognition, 41, p.83-121.

Duranti, A. (2012), « Comments to Sidnell, J. et N.J. Enfield, Language diversity and social action: a third locus of linguistic relativit », Current Anthropology, 53, 3, p.321-322.

Gumperz, J. J. (1989), Engager la conversation, Paris, Minuit.

Gumperz, J J. et D. Hymes (1964), « The Ethnography of Communication », American Anthropologist, 66, 6, part 2 (Special Issue).

Gumperz, J J. et S. C. Levinson (1996), Rethinking Linguistic Relativity, Cambridge, Cambridge University Press.

Hanks, W. (1990), Referential Practice: Language and Lived Space among the Maya, Chicago, The University of Chicago Press.

Jackendoff, R. (2007), Language, Consciousness, Culture, Cambridge, MIT Press.

Kristiansen, G. et D. Geerearts (2007), « On non-reductionnist intercultural pragmatics and methodological procedure », in I. Kecskes et L. E. Horn (dir.), Explorations in Pragmatics, Berlin, Mouton de Gruyter, p.257-285.

Lucy, J. (1992), Language Diversity and Thought: A Reformulation of the Linguistic Relativity Hypothesis, Cambridge, Cambridge University Press.

B. C. Malt et A. Majid (2013), « How thought is mapped into words », WIREs Cognitive Science 4, p.583–597.

Sidnell, J. et N. J. Enfield (2012), « Language diversity and social action: a third locus of linguistic relativity », Current Anthropology, 53, 3, p.302-333.

Slobin, D. I. (2003), « Language and thought online: cognitive consequences of linguistic relativity », in D. Gentner et S. Goldin-Meadow (dir.), Language in Mind: Advances in the Study of Language and Thought, Cambridge, MIT Press, p. 157-192.

Wierzbicka, A. (1991), Cross-Cultural Pragmatics: The Semantics of Human Interaction, Berlin/New York, Mouton de Gruyter.

Comment citer cet article ?

Kilani-Schoch, Marianne (2016) "Langue et culture", dans Anthropen.org, Paris, Éditions des archives contemporaines., DOI:10.17184/eac.anthropen.017